TL;DR - L'essentiel en 30 secondes
Le 17 mars 2026, Whoop a déposé une plainte en 111 pages contre Bevel (éditée par Finerpoint, Inc.) devant le tribunal de district du Delaware. Les accusations : violation du trade dress, contrefaçon de copyright et infraction à des brevets. En clair, Whoop affirme que l'interface de Bevel ressemble tellement à la sienne qu'un utilisateur potentiel de Whoop pourrait les confondre.
Bevel répond que c'est l'inverse : Whoop aurait mis à jour son interface pour ressembler à la leur. Et que les éléments réclamés - des cercles colorés, une icône de lune, le mot "recovery" - sont des standards du secteur que personne ne peut s'approprier.
En arrière-plan : Whoop vient de lever plus de 500 millions de dollars. Bevel est une équipe de 20 personnes. Le CEO de Bevel, Grey Nguyen, a publié une vidéo publique le 3 avril pour exposer sa version des faits. Aucun jugement n'a encore été rendu.
Whoop et Bevel : deux visions opposées de la santé connectée
Pour comprendre le conflit, il faut d'abord comprendre ce que font ces deux produits - et pourquoi l'un dérange l'autre.
Whoop est un bracelet connecté sans écran, vendu sur abonnement, centré sur trois métriques : la strain (charge d'entraînement), la recovery (récupération) et le sommeil.
Sa force, ce n'est pas le capteur - c'est l'application. J'ai passé plusieurs semaines avec le Whoop 5.0 et mon test complet est disponible ici : des années de développement pour transformer des données brutes en insights lisibles, personnalisés, et légèrement addictifs.
Bevel part d'un constat différent : pourquoi votre Apple Watch ou votre Garmin ne peuvent-ils pas vous donner les mêmes analyses ? L'application connecte vos appareils existants et vous présente les données dans une interface qui - c'est là que ça coince - ressemble à celle de Whoop.
Pas de matériel propre, pas d'abonnement obligatoire, et depuis fin 2024, la quasi-totalité des fonctions est disponible gratuitement. J'avais détaillé son fonctionnement avec l'Apple Watch dans cet article.
Pour Whoop, c'est un problème existentiel. Pour Bevel, c'est de l'innovation au service de l'accessibilité.
La chronologie : de l'approche partenariat au tribunal
Ce procès ne sort pas de nulle part. La timeline est éclairante.
En juin 2024, deux employés de Whoop contactent l'équipe de Bevel. Le message est flatteur : intérêt pour le projet, "opportunités de collaboration mutuellement bénéfiques", invitation à échanger. Bevel, alors âgée de six mois à peine, décline poliment - pas les ressources pour ce type de discussion à ce stade.
Cinq mois plus tard, Whoop envoie une lettre de mise en demeure (cease and desist). Les demandes : désactiver le mode sombre de l'application, et changer les termes "strain" et "recovery" pour autre chose. Bevel refuse et mandate ses avocats. Les échanges durent plusieurs mois. Puis, vers mai 2025, Whoop cesse de répondre.
Le 17 mars 2026, sans préavis, la plainte est déposée.
Le CEO de Bevel, Grey Nguyen, résume la situation dans sa vidéo du 3 avril : "Comment peut-on passer de vouloir nous contacter pour un partenariat à nous menacer ?" C'est la question centrale, et elle n'a pas de bonne réponse côté Whoop pour l'instant.
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Les arguments de Whoop : ce qu'ils réclament exactement
La plainte de 111 pages s'articule autour de trois axes : le trade dress, le copyright sur le code de l'interface, et des brevets techniques dont le détail n'a pas été rendu public par Bevel.

Whoop accuse Bevel de copier leur interface : pourtant, la chronologie est perturbante
Sur le trade dress, Whoop argue que l'écran d'accueil de Bevel copie le sien. Les points cités : des anneaux colorés qui progressent dans le sens des aiguilles d'une montre pour afficher les scores de strain et de recovery, un encadré de coaching en texte blanc aux bords arrondis, un fond sombre. Whoop réclame également des ressemblances sur les écrans de sommeil, notamment l'utilisation d'une icône de croissant de lune, de graphiques en courbes colorés, et de rectangles aux bords arrondis pour les phases de sommeil.
Sur le copyright, la logique est la suivante : le code de Whoop génère une interface spécifique. Si l'interface de Bevel est "substantiellement similaire", c'est que son code reproduit de façon illicite le travail de Whoop (LOL)
La défense de Bevel, point par point
Bevel ne recule pas. Grey Nguyen a décortiqué chaque argument dans sa vidéo, et c'est assez convaincant.
Sur le fond sombre d'abord : l'application Bevel est en mode clair par défaut. Pour obtenir le mode sombre, l'utilisateur doit le choisir manuellement. Dans toutes les captures d'écran de la plainte de Whoop, Bevel est présentée en mode sombre - ce que Bevel conteste comme étant une mise en scène volontaire.
Sur les anneaux colorés : c'est un standard de représentation des données de santé sur mobile. L'Apple Watch utilise des anneaux depuis 2015. Difficile de prétendre qu'un concept aussi générique est protégeable.
Sur l'écran de sommeil : les éléments cités par Whoop (texte pour les heures de coucher et de réveil, icône de lune, affichage des phases de sommeil en pourcentage) sont des conventions graphiques répandues dans toutes les applications de suivi du sommeil. Bevel note également qu'ils n'utilisent pas des rectangles pour les phases de sommeil mais des jauges circulaires - l'inverse de ce que la plainte affirme.
L'argument le plus retentissant concerne l'écran d'accueil lui-même. Bevel affirme qu'ils ont toujours eu leurs trois anneaux disposés côte à côte - et que c'est Whoop qui a mis à jour son interface pour adopter ce même layout. Des commentaires d'utilisateurs dans la vidéo l'illustrent : "Le nouvel écran d'accueil de Whoop ressemble maintenant exactement à celui de Bevel."
L'affaire des conseillers : le détail qui change tout
C'est le passage le plus troublant de la vidéo de Nguyen, et il mérite d'être rapporté tel quel.
En août 2024, Bevel annonce l'arrivée de trois conseillers. Dans la semaine qui suit, l'un d'eux contacte Nguyen pour se retirer : son laboratoire entretient une relation avec Whoop, et on lui aurait signifié que cette relation serait compromise s'il continuait à travailler avec Bevel. Quelques mois plus tard, un deuxième conseiller démissionne sans explication. La raison deviendra claire lors du lancement de Whoop 5.0 : ce conseiller était présenté comme ayant contribué au développement de l'application Whoop (la partie "Aging").
Whoop n'a pas commenté ces éléments publiquement.
Pourquoi maintenant ? La question de la levée de fonds
Le timing de la plainte coïncide avec une levée de fonds de plus de 500 millions de dollars annoncée par Whoop la même semaine. Pour Bevel, la corrélation n'est pas anodine. Une introduction en bourse (IPO) de Whoop se profile - et avant d'aller sur les marchés, verrouiller son écosystème, protéger son interface et neutraliser les concurrents perçus comme des menaces fait partie de la stratégie.
C'est d'ailleurs cohérent avec l'historique de Whoop : l'entreprise a également attaqué Lexqi (fabricant de bracelets sans écran jugés trop ressemblants) et est en conflit avec Polar. Whoop dessine clairement un périmètre défensif autour de son produit avant une potentielle entrée en bourse.
Ce que ça change - ou pas - pour vous
Spoiler alert : pour l'instant, rien. L'application Bevel reste disponible - y compris avec les dernières mises à jour Strava, Oura et musculation - aucune fonctionnalité ne disparaît, et aucun jugement n'a été rendu. On est à l'ouverture d'une procédure qui va s'étirer sur des mois, voire des années.
Sur le fond, la vraie question posée par ce procès est plus large : jusqu'où peut-on protéger une interface utilisateur ? À quel point des conventions graphiques partagées par tout un secteur peuvent-elles devenir la propriété exclusive d'un acteur ? Si Whoop gagne, les implications pour toutes les applications tierces de santé connectée sont significatives - et ça inclut des alternatives que j'avais passées en revue dans ce tour d'horizon des meilleures apps pour Apple Watch.
Si Bevel gagne, ça confirme que l'analyse de données de santé est un espace ouvert que le hardware seul ne peut pas monopoliser. Pour replacer les deux produits dans l'écosystème plus large, mon comparatif Apple Watch / Garmin / Whoop 5 / Ultrahuman Ring reste la meilleure entrée en matière.
Mon avis personnel : les captures d'écran côte à côte ne sont pas aussi accablantes que Whoop voudrait le faire croire. Et l'argument "c'est vous qui avez copié notre mise à jour" est suffisamment documenté pour être pris au sérieux. Mais on ne va pas se mentir - une startup de 20 personnes face à une entreprise qui vient de lever 500 millions, même avec le droit de son côté, c'est un combat épuisant.
La suite au prochain épisode. De mon côté, j'apporte tout mon soutien à Bevel et je souhaite à Whoop de s'effondrer.